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L’asymétrie informationnelle dans la communication sur la pandémie à coronavirus au Cameroun

L’asymétrie informationnelle dans la communication sur la pandémie à coronavirus au Cameroun

La communication dans les urgences de santé publique occupe une place cruciale, c’est d’ailleurs un aspect à part entière des interventions d’urgence adopté par l’OMS. Pour cette organisation, lorsque survient une urgence de santé publique, « les gens ont besoin de savoir à quels risques ils sont confrontés, ce qu’ils peuvent faire pour protéger leur santé et leur vie ». La communication consiste alors dans ce contexte en « l’échange en temps réel d’informations, de conseils, d’avis entre les experts, les responsables communautaires, les décideurs politiques et les populations en situation de risque[1]. » Ces informations doivent être diffusées par des canaux auxquels la population se fie et qu’elle utilise, et dans les langues qu’elle comprend.

Au Cameroun, de nombreuses campagnes de communication ont été entreprises aussi bien par le gouvernement, les médias que par les citoyens eux-mêmes sur la maladie à coronavirus. Mais, ces efforts, bien que salués, restent mitigés. L’accès à la bonne information sur cette maladie ravageuse reste assez problématique et même inégal. Alors que les populations des zones urbaines semblent être victimes d’une surcharge informationnelle, mitraillées par un flux d’information important, les populations des zones rurales, quant à elles, semblent souffrir d’une carence d’information criarde. Cette disparité d’informations que j’appelle ici asymétrie informationnelle crée une cacophonie qui, si rien n’est fait, risque de rendre l’issue du combat contre le Covid-19 au Cameroun incertaine. L’asymétrie informationnelle, concept utilisé en économie, décrit une situation dans laquelle tous les participant(e) à un marché ne disposent pas de la même information, est souvent vécue comme un problème. Ma contribution vise à rendre compte d’une expérience qui illustre, telle que je l’ai vécue, la surcharge informationnelle en ville et la carence en informations en zone rurale dont j’ai été témoin.

La sensibilisation sur la Covid-19 en zone urbaines au Cameroun : de l’information à la surcharge informationnelle

La pandémie de Covid-19 commence le 17 novembre 2019 dans la ville de Wuhan en Chine centrale. Pendant plusieurs mois, cette maladie à corona virus a été vécue au Cameroun comme un simple fait d’actualité d’un ailleurs lointain. Dans les médias locaux, on ne pouvait en entendre parler que quelques rares fois pour quelques lignes ou quelques secondes. Ceux qui suivent les médias internationaux étaient un peu plus renseignés. Et puis, progressivement, la maladie prend de l’ampleur ; le 13 janvier, un premier cas de Covid-19 est découvert hors de Chine continentale. L’actualité nationale reste focalisée sur les législatives qui se sont déroulées dès le 09 février ; il n’y avait pas encore d’illusion de proximité avec la maladie. La covid-19 reste un sujet réservé à une certaine classe sociale. Mais, comme un feu de brousse, la maladie va très vite se répandre. L’Afrique va enregistrer son premier cas en Égypte en février, faisant ainsi augmenter le nombre de pays touchés. Les chiffres sans cesse grandissant du nombre de cas dans le monde et en Afrique surtout, vont commencer à tirer de leur torpeur quelques pays africains et faire monter l’inquiétude. C’est ainsi que le gouvernement camerounais va adopter des mesures pour renforcer la vigilance sur le territoire national ; un dispositif de dépistage d’éventuels cas va être mis en place dans les aéroports, aux ports et aux autres postes frontières du pays ; le 1510, numéro vert, va être lancé. La maladie commencera alors à gagner l’attention des médias nationaux.

Le communiqué de presse du 06 mars 2020, signé par le Ministre de la Santé publique, Manaouda Malachie va annoncer le premier cas confirmé de coronavirus sur le territoire camerounais. On passera ainsi, soudainement, de l’inquiétude à la panique. Le cas de coronavirus à peine annoncé va déclencher un flux d’informations important. Des médias d’informations aux réseaux sociaux, l’actualité relative à la maladie va cristalliser, de façon massive, l’attention des populations. Des messages de sensibilisation et d’éducation, parfois traduits en langues locales, vont être abondamment diffusés. De bonnes informations vont affluer. De mauvaises aussi. Et, à mesure que la maladie va se propager dans le pays, le flux d’informations deviendra de plus en plus important. Le gouvernement, pour accompagner les populations, adoptera la stratégie des messages push à travers les réseaux de télécommunication. Quant aux médias privés comme publics, ils ne ménageront aucun effort pour remplir leur rôle d’information, de sensibilisation et d’éducation.

Ainsi, dans les médias traditionnels, des alertes sur la maladie seront diffusées à longueur de journée à la radio comme à la télé ; des émissions seront multipliées, des débats aussi. Et dans la presse écrite, toutes les unes des presses généralistes seront consacrées à la maladie. C’est d’ailleurs encore le cas.

De même, dans les médias en ligne, sur les réseaux sociaux, cette cadence se poursuit. À ce titre, le volume des contenus informatifs diffusés y est plus important depuis l’annonce du premier cas de coronavirus au Cameroun. Les textes, les images et vidéos s’y répandent aussi vite que la maladie. Si dans les médias traditionnels les informations sont plus ou moins vérifiées, sur les réseaux sociaux, c’est moins sûr. Il est difficile d’identifier la source surtout qu’elle n’est presque jamais mentionnée. Ce qui intéresse les gens c’est l’instantanéité. À peine on reçoit un message qu’on le transfère et le partage avec d’autres personnes. Parfois sans l’avoir lu… Les médecins, les universitaires, les citoyens lambda, tout le monde crée librement du contenu qui est immédiatement repris et largement diffusé. Les principaux filtres dans ce cyberespace sont les comptes officiels de certaines personnalités et institutions. Le Ministre de la santé publique dont le compte Twitter n’était jusqu’ici pas très actif, a commencé à multiplier des publications soit pour informer, soit pour sensibiliser, soit encore pour rassurer les populations. La page Facebook de la CRTV, @Crtvweb est la principale plateforme officielle de relais d’informations sur la maladie à coronavirus au Cameroun. Elle fait une véritable veille et connaît une progression fulgurante du nombre d’abonnés. Les pages d’influenceurs web, des artistes, des personnalités publiques, multiplient des posts de sensibilisation ; elles partagent avec leurs communautés des images prises çà et là sur Internet et parfois des petites vidéos faites par elles-mêmes. Dans les communautés d’échanges en ligne sur Facebook, dans les forums WhatsApp aussi bien professionnels que familiaux, les contenus sur le coronavirus sont partagés à profusion.

En ville, des banderoles portant des messages de sensibilisation et les affiches publicitaires sur les gestes faciles sont légion. À la télévision, même dans les chaînes essentiellement divertissantes, des alertes sur la maladie sont faites. Dans les églises, écoles, lieux de service, moyens de transports en commun, ménages, marchés, et tous les lieux publics, c’est le principal sujet de discussion, chacun y allant de son commentaire, et de son opinion. En un laps de temps, les populations des zones urbaines ont ainsi ingéré des quantités astronomiques d’informations. Des informations redondantes qui pouvaient perturber la réception. On est alors passé de la sensibilisation à la surcharge informationnelle caractéristique de la société du big data.

La surcharge informationnelle, encore appelée l’infobésité, est un concept utilisé en sciences de l’information et de la documentation, pour désigner l’excès d’informations reçues par une personne et la difficulté pour elle de les traiter toutes ou de les supporter sans porter préjudice à elle-même ou à son activité. Elle est pour Éric Sutter[2], une forme d’info-pollution qui se manifeste de quatre manières à savoir : la surabondance d’informations, la désinformation ou propagation de fausses informations, la contamination ou prolifération d’informations et l’invasion publicitaire. En management des entreprises, cette infobésité est reconnue comme un problème, une faille qui peut avoir des conséquences sur les personnels au point d’influencer les rendements de l’entreprise. Peut-on en dire autant pour la gestion des crises sanitaires ? La question mérite d’être approfondie… Mais toujours est-il que j’ai observé, après quelques semaines, un certain relâchement de pression alors même que le nombre de cas confirmés va croissant. Les publications sur la maladie à Coronavirus suscitent de moins en moins d’interactions sur les réseaux sociaux. Les gens en ont-ils marre ? La surcharge informationnelle pousse-t-elle au désintéressement ? Je laisse cette question aux spécialistes de la psychologie sociale. Ce qui m’importe ici, c’est la manière dont la maladie à Coronavirus sature les espaces urbains et la majorité de médias qui s’y trouvent. Alors que dans le même temps, en zone rurale, les populations sont, de loin moins exposées aux informations quand celles-ci ne font pas tout simplement défaut. D’ailleurs, cette carence en informations présente de manière caricaturale, les inégalités et injustices structurelles qui consument notre pays.

La carence d’informations sur le Covid-19 en zones rurales

Les villages que j’ai parcourus pendant cette trêve académique, imposée par le Covid-19, m’ont renseignée sur le fait de la carence d’informations dont souffrent les ruraux à propos de la pandémie. Le 18 mars 2020, j’ai été dans un village du Sud Cameroun, dans le département de la Vallée du Ntem, arrondissement de Ma’an. Cet arrondissement était l’un des plus enclavés du Cameroun il y’a quelques années. Il n’y avait pas de route, le voyage pour la ville était un véritable parcours de combattant. Les taxis de brousse étaient les principaux moyens d’acheminement des nouvelles. Mais fort heureusement, cet arrondissement eût une route grâce au projet de construction d’un barrage sur la chute de Menve’ele et, par la suite, il bénéficia d’une couverture du réseau de télécommunication. Aujourd’hui, même si l’arrondissement n’est pas encore connecté à un réseau d’électricité, les populations peuvent téléphoner et voyager. Cependant, les réseaux de télécommunication ne couvrent que la capitale de l’arrondissement et quelques villages environnants. Les autres villages restent sous informés et hors-réseau.

Dans ce village, à une vingtaine de kilomètres du centre de Ma’an, il n’y a ni électricité, ni réseau de télécommunication. La station régionale de la Cameroon Radio and Televison (CRTV Sud) peut être à peine captée. Seul un pensionnaire, instituteur à la retraite vivant sur la colline a réussi à fabriquer une antenne artisanale, hissée au sommet d’un mat fait de bambous de chine. Avec ce dispositif, il capte de temps en temps les ondes de la CRTV Sud. Mais, comme les piles sont parfois coûteuses, il ne suit sa radio qu’exceptionnellement. Pendant les vacances, par exemple, c’est chez lui que les gens vont suivre la proclamation des résultats des examens.

À mon arrivée dans ledit village, les aînés comme les jeunes du village, hommes et femmes, accourent pour me saluer alors que d’habitude, c’est le contraire qui se fait. Tous ont des questions semblables : « On dit même que qu’est ce qui se passe là-bas à Yaoundé » ? « La maladie est déjà à quel niveau, combien de personnes sont mortes ? » « Les Blancs disent même que leur chose là vient d’où ? » Et à chaque fois, il faut encore expliquer le peu qu’on peut connaitre. – Encore et encore. Un camarade étudiant arrivé il y’a quelques jours avant moi me raille en disant : « Toi aussi tu souffres déjà avec les questions, tu vas parler jusqu’à te fatiguer ». Les parents d’élèves sont inquiets et ne savent pas ce qui se passe. Pour certains, la fermeture des églises est incontestablement l’annonce de la fin imminente du monde. D’autres encore ne veulent avoir que la confirmation de la rumeur qui court ici selon laquelle le coronavirus serait parti d’un pangolin. Ils en sont bouleversés. Un père, la soixantaine, au cours d’une discussion avec le chef sur la maladie à Coronavirus se plaint ainsi : « A Nkukuma [Chef], tu sais que nous ici ne mangeons que les légumes et c’est avec ces petites viandes [le pangolin] qu’on parvient aussi à manger le « sel », si on nous prive aussi de ça, que deviendra-t-on ? Les Blancs et leurs choses ! » Une femme, quant à elle, dit : « c’est avec ces viandes que je parviens à acheter quelques morceaux de savon pour laver les habits des enfants, si on nous interdit la viande en pleine année sèche comme ça, aucune saison en vue, qu’allons-nous faire ? » Les questions n’en finissent pas, les gens sont avides, assoiffés d’informations. Ni le Centre médical de santé intégré, ni la mairie n’a envisagé ici la sensibilisation des villageois. Dans le village où nous j’ai séjourné, le Coronavirus est le sujet qui, au contraire, réuni des gens. Des débats interminables sont organisés à ce sujet. Face à cette situation, le Chef de village a entrepris avec ses fils des zones urbaines de lancer une campagne de communication pour les populations de son village. Cette campagne a eu un succès inattendu. Assisté par les des agents communautaires de santé et d’une spécialiste de communication, les deux médecins aux commandes de cette campagne ont entrepris de faire le porte à porte dans le village, pour éviter des regroupements. Mais une fois rentrés à la chefferie, ils étaient attendus par des populations des villages voisins qui réclamaient tout au moins les affiches sur les symptômes, les gestes faciles si bien que le stock a été rapidement épuisé.

Pendant les séances de sensibilisation, la phase de questions est la plus longue. Dans l’ensemble, les femmes sont plus inquiètes quant à leur manière de vivre avec leurs enfants. On peut entendre l’une d’elle, portant un de ses enfants, demander : « Docteur, moi ici j’ai beaucoup d’enfants, nous utilisons les mêmes ustensiles et tout. Celui que je porte ci tousse depuis des semaines. Si jamais leur père ou l’un de nous est atteint comme allons-nous survivre ici ? Le temps de parcourir 27 kilomètres pour aller se faire diagnostiquer, ne serons-nous pas tous morts ? Vous avez donné un numéro vert mais ici nous n’avons même pas de réseau comment on fait ? » Dans une autre famille, une autre demandait au médecin si « Nos plantes que nous avons l’habitude de boire ici ne peuvent pas aider à traiter cette maladie. » Dans une autre famille encore, une femme présentait au médecin son fils malade depuis des mois sans traitement et elle demandait au médecin « Vous venez maintenant nous dire que vous prenez le Coronavirus en charge gratuitement à Yaoundé voici mon fils n’a-t-il pas droit à la guérison, la maladie dont il souffre n’est-elle pas aussi une maladie ? » Pour les hommes, l’essentiel de leurs questions était relatif à l’origine de la maladie. Plusieurs sont revenus sur le présumé rapport entre le Coronavirus et les animaux qu’ils mangent et qu’ils vendent pour survivre. D’autres encore étaient plus inquiets quant au coup de traitement. Un père de famille posait cette question « Docteur, nous peinons à bien vivre ici, les temps sont durs. Mais si l’un de nous est positif comment va-t-il se prendre en charge, nous buvons plus nos remèdes ici que ceux des blancs, nous dire qu’on va arriver en ville, la nourriture, l’hébergement, le déplacement coûtent chers là-bas, comment ferions-nous ? »

Je tire de cette expérience une conviction : les populations rurales ont besoin tout au moins de savoir à quels risques elles sont confrontées, ce qu’elles peuvent faire pour protéger leurs vies. Rares sont les villages qui ont été sensibilisés, les autorités ont mis la priorité sur les zones urbaines sans doute parce qu’elles ont été les premières victimes, mais les zones enclavées ont totalement été lésées comme toujours, pourtant, elles subissent les mesures que le gouvernement a prises. Les cours ont été arrêtés dans l’ensemble du territoire, les villageois aimeraient savoir ce qui a été décidé finalement pour l’école des enfants, ils subissent la hausse des prix du transport, c’est par les taxis de brousse, qu’ils apprennent que pour monter à bord, désormais, il faut porter un masque.

 

[1] OMS (2018), Communication du risque pendant les urgences sanitaires : Directives stratégiques et pratiques de l’OMS pour la communication sur les risques en situation d’urgence

[2] SUTTER, E (1998), « Pour une écologie de l’information », Documentaliste – Sciences de l’information, vol. 35, n°2, p.83-86

Carine Edou

Étudiante en Master 2 (Sciences de l'Information et de la Communication), Université de Yaoundé II-Soa (ESSTIC) - Assistante de recherche, The Muntu Institute

Commentaire : 1

  1. NJIB BOUMSONG dit :

    La lecture de ton article, au-delà de son objet, met en exergue l’inégalité de l’accès à l’information entre zones urbaines et rurales. Cette inégalité se justifie certainement par les inégalités de développement (écoles, hôpitaux, routes, télés, etc) entre zones urbaines et rurales.
    Que les politiques de développement dans notre pays soient égalitaires et équitables afin que les informations relatives à la santé de nos populations ne soient asymétriques. D’où notre regard vers les représentants locaux qui doivent se battre afin d’éclairer les populations dont ils représentent.

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